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« If w pap votes, okay, men pinga w wine plenyen apre » : Democracy under blackmail

 

Pétion-Ville, le 12 septembre 2026.- Une banderole blanche en écriture verte flotte au-dessus de la rue Métellus, à Pétion-Ville : « Goumen pou Libète ». En dessous, une phrase qui se veut de la mobilisation civique : « Si tu ne votes pas, d’accord, mais ne viens pas te plaindre après. » À quelques mois d’un scrutin déjà fragilisé par un registre électoral exsangue, à peine 551 698 inscrits pour 6,1 millions d’électeurs potentiels, ce message affiché en hauteur, comme une sentence, ressemble moins à un appel citoyen qu’à un avertissement. Entre incitation et intimidation, la frontière s’efface.

Une banderole, en apparence, ne fait de mal à personne. Elle informe, elle appelle, elle mobilise. « Goumen pou Libète », (se battre pour la liberté) a d’ailleurs tout l’air d’un slogan noble, taillé pour redonner du courage à une population fatiguée par les gangs, les déplacements forcés et les scrutins sans cesse repoussés depuis 2019. Mais lisez la deuxième ligne, la vraie phrase, celle qui reste en mémoire une fois qu’on a dépassé le rond-point : « Si w pap vote, ok, men pinga w vin plenyen apre. » (Si tu ne votes pas, très bien, mais ne viens pas te plaindre après). Ce n’est plus un appel. C’est un ultimatum déguisé en conseil bienveillant.

Une pression qui porte le masque de la pédagogie

Le procédé n’est pas nouveau, mais il est habile : on ne dit jamais « vote, sinon » on dit « vote, ou alors tais-toi ». La menace n’est plus dans l’urne, elle est dans le silence qu’on promet à celui qui s’abstient. C’est une forme de pression douce, presque affectueuse dans le ton, mais redoutablement efficace dans l’effet : elle transforme un droit de voter ou de ne pas voter en une obligation morale assortie d’une sanction sociale. Ne pas voter, désormais, ce n’est plus exercer une liberté. C’est perdre le droit de critiquer demain ce qu’on aura laissé faire aujourd’hui.

Or c’est précisément là que le bât blesse. Le vote n’est un acte de responsabilité que s’il est un acte libre. Le sommer, même avec le sourire, même drapé dans les couleurs de la « libète », c’est déjà le vider d’une partie de son sens. Une population qu’on menace de disqualification morale si elle ne se rend pas aux urnes n’est pas une population qu’on éduque civiquement, c’est une population qu’on encadre.

Voter dans quoi, exactement ?

Le problème, c’est que cette injonction à voter tombe dans un vide institutionnel presque vertigineux. Le calendrier électoral fixe le premier tour de la présidentielle et des législatives au 13 décembre 2026. Mais à quelques mois de l’échéance, à peine plus de 500 000 personnes sont inscrites sur les listes, pour un corps électoral potentiel estimé à plus de six millions. Le Conseil électoral provisoire lui-même conditionne la tenue du scrutin à l’amélioration d’une situation sécuritaire qui, pour l’instant, ne s’apaise pas.

Demander aux citoyens de voter « pour ne pas avoir à se plaindre après », dans un contexte où le dispositif électoral lui-même peine à convaincre de sa propre crédibilité, revient à inverser la charge de la preuve. Ce n’est pas au citoyen de justifier son vote dans un système qu’il n’a pas construit et dont il ne maîtrise ni le calendrier, ni le texte, ni les conditions de sécurité pour se rendre au bureau de vote. C’est au système de mériter sa confiance et cela commence par des listes électorales complètes et des rues où l’on peut circuler sans négocier avec un gang.

La liberté ne se décrète pas à coups de slogans

« Goumen pou Libète » porte en lui une contradiction que la banderole ne résout pas : on ne peut pas se battre pour la liberté tout en sommant les gens de s’en servir dans un seul sens. La véritable mobilisation citoyenne ne fonctionne pas par la culpabilisation anticipée ; elle fonctionne par la confiance restaurée. Un pays qui veut que son peuple vote massivement doit d’abord lui donner des raisons d’y croire, un registre fiable, un texte lisible, une sécurité minimale sur le chemin du bureau de vote, avant de lui reprocher, par avance, un silence qu’il n’a même pas encore choisi.

À l’heure où l’on installe des banderoles au-dessus des carrefours pour dicter la conduite civique des passants, il serait peut-être temps de retourner la question : ce n’est pas au citoyen de justifier pourquoi il ne vote pas. C’est à l’État de justifier pourquoi il mériterait qu’on le fasse.

W.A.

Author: InfoNation

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