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La gouvernance de l’enseignement supérieur en Haïti : Les grands chantiers de l’ANESRS pour une académie moderne, régulée et inclusive

La direction éditoriale de l’Espace Sciences et Société (ESS)

 Cet article relève du genre de l’opinion et de l’analyse documentaire de politique scientifique. Il ne constitue pas une étude empirique et n’obéit pas au schéma IMRAD : l’auteure analyse, à partir des textes officiels et de la littératureinternationale et des travaux haïtiens, sa compréhension de la gouvernance universitaire en Haïti.

Haïti compte aujourd’hui entre 176 et plus de 200 institutions d’enseignement supérieur, nées pour beaucoup hors de tout cadre de régulation. Inspirée par la Constitution amendée de 2011, l’ANESRS a été créée par le décret du 11 mars 2020, et l’installation de son Conseil de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (CESRS) en janvier 2026 lui a enfin donné un visage.e. Nous soutenons qu’une gouvernance universitaire ne se juge pas à la qualité de son organigramme, mais à sa capacité d’arbitrer, dans la durée, entre autonomie des établissements et standards communs, entre modèles étrangers et réalité haïtienne, entre outils numériques et transparence des critères qu’ils appliquent. Trois chantiers en décident : un cadre juridique clair, la séparation entre réguler et gérer, et une gouvernance fondée sur la preuve.

Le choc des chiffres

Moins de 0,08 % du produit intérieur brut haïtien va à la recherche, contre 0,65 % en moyenne en Amérique latine et une cible onusienne de 1 %. Sur près de neuf cents articles scientifiques indexés produits par des chercheurs haïtiens entre 1900 et 2017, quatre sur cinq l’ont été en co-publication avec des équipes étrangères, signe d’une ouverture internationale bienvenue, maisaussi d’une dépendance persistante quant à la capacité du pays à produire, seul, une partie de son propre savoir.

Ce sont ces chiffres, plus que les textes de loi, qui donnent sa mesure à l’urgence. Le décret du 11 mars 2020 a créé l’ANESRS sur le papier ; il aura fallu attendre janvier 2026, et l’installation effective du CESRS, pour qu’elle prenne un visage. Entre les deux, plusieurs années de vide institutionnel, pendant lesquelles la question centrale de cet article restait entière : selon quels principes le CESRS peut-il structurer un système longtemps livré à lui-même, sans reproduire à l’identique des modèles étrangers ni étoufferl’autonomie académique qu’il prétend servir ?

La mission de l’ANESRS n’est pas d’administrer les universités à leur place, mais d’articuler leur autonomie avec des exigences nationales de rigueur, d’équité et d’efficacité. Nous examinons ici trois chantiers que cette réforme impose : où placer la frontière entre réguler et gérer, sur quels repères internationaux s’appuyer sans les copier, et comment faire du numérique un instrument de transparence plutôt qu’un nouvel espace d’opacité.

Premier chantier : protéger le public par le droit

Le premier impératif est de fixer, noir sur blanc, les conditions de création, de fonctionnement, d’évaluation et, le cas échéant, d’extinction des institutions, publiques comme privées. Sans normes stables, qualification minimale des enseignants, exigences d’infrastructure, procédures d’habilitation des filières, le marché académique reste opaque et les familles restent vulnérables à des diplômes de complaisance.

Ce cadre doit reposer sur des critères d’éligibilité rigoureux, un processus d’accréditation devenu cyclique plutôt qu’un acte unique, et des sanctions graduées, jusqu’à la fermeture des établissements qui persistent à délivrer des titres sans fondement académique. Le décret de 2020 en constitue le socle ; il reste à le rendre effectif par des conditions d’agrément précises et un calendrier d’évaluation opposable à tous.

La question n’est donc pas de savoir si le CESRS doit réguler, mais jusqu’où. Confondre le contrôle, qui fixe des seuils de qualité et sanctionne leur non-respect, et le pilotage, qui accompagne chaqueétablissement dans sa trajectoire propre, revient à transformer le régulateur en gestionnaire de facto (Denef et al., 2015). Une régulation trop souple, à l’inverse, ouvre la voie à une logique de marché où la qualité se négocie plutôt qu’elle ne se garantit (Mok et Lo, 2002).

Deuxième chantier : ne pas être juge et partie

Le deuxième chantier est institutionnel : l’organe de régulation doit rester distinct de la gestion quotidienne des établissements. C’est la condition de la crédibilité de toute décision d’agrément ou d’accréditation. Un niveau méta, normes, accréditation, financementstratégique, revient à l’ANESRS et au ministère de tutelle ; un niveau micro, cours, recherche, administration interne, reste aux rectorats, publics comme privés.

Le CAMES, dans l’espace universitaire francophone d’Afrique, a bâti un dispositif régional qui combine reconnaissance mutuelle et exigence scientifique sans jamais administrer les universités à la place de leurs dirigeants (CAMES, 2020). Mais un système pensé pour une vingtaine de pays ne se transpose pas tel quel à un pays de onze millions d’habitants : nous soutenons qu’il faut en extraire les principes transférables, séparation des instances, publicité des critères, périodicité des évaluations, plutôt qu’importer une grille cléen main. Dobbins (2017) le rappelle à propos de la France et de l’Italie : deux pays soumis aux mêmes pressions d’harmonisation ontproduit deux gouvernances presque opposées, parce que les équilibres de pouvoir locaux, non les textes, ont tranché.

La composition actuelle du CESRS, exécutif, Conférence des Recteurs et Présidents d’Universités Haïtiennes (CORPUHA), ministère de tutelle, associations scientifiques, secteur patronal, vise cet équilibre entre légitimité politique, représentativité académiqueet expertise. Cette séparation ne fragilise pas les universités : elle les protège, et elle protège l’État, qui ne peut plus être tenu pour responsable de chaque dérive d’un établissement privé opérant dans l’ombre.

Troisième chantier : réguler par la preuve, pas par l’opacité

Sans données fiables, il n’y a ni régulation intelligente, ni orientation des bacheliers, ni allocation stratégique des ressourcespubliques. L’ANESRS travaille à un annuaire national actualisé, établissements reconnus, filières autorisées, enseignants qualifiés, production scientifique, qui doit permettre une régulation fondée sur des preuves plutôt que sur des intuitions ou des pressions politiques (Mok et Lo, 2002).

Mais l’outil numérique n’est un progrès que si les critères qu’ilapplique restent publics et contestables. Frouillou, Pin et Van Zanten (2019) l’illustrent à propos des algorithmes d’affectation des bacheliers en France : un instrument présenté comme neutre finitpar arbitrer, de fait, des choix éminemment politiques, sans que personne n’en porte la responsabilité. Pour un système naissant, ce risque mérite d’être anticipé plutôt que découvert après coup : à défaut, la régulation changerait simplement de visage, de la lourdeur administrative d’hier à l’opacité algorithmique de demain.

L’adhésion de l’ANESRS à la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche (DORA) et l’encouragement au dépôt des travaux dans des archives ouvertes comme HAL vont dans le même sens : ouvrir les entrepôts de données et les indicateurs plutôt que les enfermer dans des tableaux de bord internes.

Ce que la gouvernance doit produire

Ces trois chantiers ne sont pas des réformes techniques isolées. Ils se mesurent, en définitive, à une seule chose : la valeur du diplôme pour l’étudiant qui le porte. Une régulation réussie ne se lira pas dans le nombre de textes produits par l’ANESRS, mais dans la confiance retrouvée des familles et des employeurs envers un titre haïtien.

Ce que cet article ne tranche pas

Nous ne prétendons pas que ces trois chantiers suffiront. La capacité réelle de sanction de l’ANESRS face à des établissements influents, les ressources humaines et financières dont elle dispose, le risque de capture politique du CESRS, la tension entre secteur public et secteur privé, et l’autonomie constitutionnelle de l’Université d’État d’Haïti restent des questions ouvertes, que cet article ne tranche pas.

L’exigence finale

Une gouvernance ne se juge pas à la qualité de son organigramme, mais à sa capacité à trancher, dans la durée, entre des intérêtssouvent contradictoires : autonomie des établissements et standards communs, modèles étrangers et contexte singulier, outils numériques et transparence des critères qu’ils appliquent. Le critère de succès du CESRS-ANESRS ne sera donc pas le nombre de textes qu’il aura produits, mais la manière dont il tiendra ces équilibres lors du premier vrai conflit d’agrément, entre établissement public et privé, entre régulateur et régulés, entre ambition internationale et réalité budgétaire. Le pays a le droit d’exiger que l’ANESRS et le CESRS tiennent cette responsabilité.

Sources consultées

Aubin, Q., Castil, J. W. (2026). Le Rôle central de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique dans le Développement d’Haïti. Espace Sciences et Société. ⟨hal-05464291⟩. https://hal.science/hal-05464291v1

Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur – CAMES (2020). Guide d’évaluation et d’accréditation des formations et des institutions d’enseignement supérieur. Secrétariat Général du CAMES.

Denef, J.-F., et Mvé-Ondo, B. (dir.) et al. (2015). Introduction à la gouvernance des universités. AUF / Éditions des archives contemporaines.

Dobbins, M. (2017). Une européanisation convergente oudivergente ? Revue Internationale des Sciences Administratives, 83(1), 181-203.

Emmanuel, E., & Abraham, J. (2026). Les Grands Chantiersde l’ANESRS : vers une gouvernance renouvelée de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique enHaïti – Note explicative. Le Nouvelliste. https://doi.org/10.5281/zenodo.22815953

Frouillou, L., Pin, C., et Van Zanten, A. (2019). Le rôle des instruments dans la sélection des bacheliers dans l’enseignement supérieur. Sociologie, 10(2), 209-215.

Mok, K. H., et Lo, H. C. (2002). Marketisation and the Changing Governance in Higher Education. Higher Education Management and Policy, 14(1), 51-82.

République d’Haïti (2020). Décret portant organisation de l’enseignement supérieur et de l’ANESRS. Le Moniteur, 30 juin 2020.

République d’Haïti (2025). Arrêté nommant les membres du CESRS. Le Moniteur, Spécial n° 72, 30 décembre 2025.

San Francisco Declaration on Research Assessment – DORA (2012). Read the Declaration.

Les rapports d’évaluation de l’article sur la gouvernance universitaire

ESS (2026). Gouvernance universitaire

Auteur : InfoNation

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