Port-au-Prince, le 3 octobre 2026.- La victoire 4-1 d’Haïti face à la République dominicaine, le 1er octobre, ne s’est pas limitée au terrain. Avant et après la rencontre, les déclarations des joueurs Duckens Nazon et Wilson Isidor ont déclenché une controverse autour d’Hispaniola, de l’identité nationale et de la souveraineté, transformant un match de football en nouvel épisode de la géopolitique sportive entre les deux pays.
Les déclarations qui changent la portée du match
Sur le terrain, Haïti a pourtant clairement dominé son voisin, grâce à Louicius Deedson, Wilson Isidor, auteur d’un doublé, et Yassin Fortuné, contre un but dominicain de Dorny Romero. C’est après cette victoire que la séquence change de nature. Dans une vidéo, Isidor déclare : « L’Hispaniola est Haïti. Ici, c’est Haïti », en désignant le sol puis son maillot. La déclaration a rapidement provoqué des réactions en République dominicaine, où elle est interprétée comme une atteinte à la souveraineté du pays. José Deschamps, président de la Fédération dominicaine de football, dénonce notamment un « manque de respect à la souveraineté nationale » et annonce vouloir saisir les instances internationales du football. Bien avant le coup d’envoi, Duckens Nazon avait, de son côté, publié le message : « Hispaniola est pour nous ». Cette déclaration a ainsi précédé celle d’Isidor, donnant à l’ensemble de la séquence une portée qui dépasse la célébration individuelle d’une victoire.
Des réactions institutionnelles qui dépassent le terrain
La réaction des institutions a ensuite confirmé ce changement de registre, tout en établissant une distinction entre les paroles des joueurs et la position officielle d’Haïti. L’ambassade d’Haïti en République dominicaine s’est désolidarisée des déclarations des joueurs et a réaffirmé le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale dominicaines. De l’autre côté, les autorités dominicaines ont également réagi sur le volet sécuritaire : après les incidents enregistrés autour du stade Félix Sánchez, le ministre des Sports, Kelvin Cruz, a annoncé que la sélection haïtienne ne pourra plus utiliser les installations sportives dominicaines, une décision soutenue par le président Luis Abinader. Les deux dossiers doivent être distingués : les incidents autour du stade relèvent de la sécurité et de l’organisation de la rencontre ; les déclarations sur l’Hispaniola relèvent de la dimension identitaire et symbolique. Leur rapprochement dans le temps montre néanmoins comment une compétition sportive peut passer rapidement du terrain à l’espace politique. Ce qui devait être une confrontation sportive entre deux sélections est ainsi devenu, pendant quelques heures, un lieu où se sont exprimés des récits concurrents sur l’identité, le territoire et la relation entre les deux pays.
Le sport comme espace de représentation géopolitique
C’est précisément ici que l’approche de Pascal Boniface sur la géopolitique du sport permet de comprendre ce qui s’est joué. Le sport international constitue, dans l’analyse du géopolitologue français, un espace de représentation où les nations exposent leurs symboles, leur identité et leur image au monde. Le football possède une puissance particulière parce que cette représentation se déroule devant un public massif et à travers des signes immédiatement lisibles : une sélection nationale, un maillot, un drapeau, un hymne, un territoire et, dans le cas d’une victoire, un rapport de force symbolique entre deux équipes. Le joueur ne parle donc jamais totalement en dehors du contexte lorsqu’il s’exprime après avoir représenté son pays. Dans le cas présent, les mots d’Isidor et de Nazon ont été prononcés après une victoire haïtienne sur le territoire dominicain et autour d’un terme « Hispaniola » qui renvoie directement à l’espace géographique partagé par les deux États. C’est cette rencontre entre football, identité, territoire et représentation nationale qui fait basculer l’épisode dans la géopolitique du sport. Le match n’a pas créé les différends entre Haïti et la République dominicaine ; il a offert à ces tensions préexistantes une scène sportive particulièrement visible.
Le football, entre cohésion et tensions identitaires
Le football dépasse depuis longtemps la seule logique du résultat. Parce qu’il rassemble autour d’un maillot, d’un drapeau, d’un hymne et d’une sélection nationale, il peut devenir, particulièrement dans les sociétés traversées par des crises, un espace de cohésion et de représentation collective. La FIFA s’inscrit également dans cette conception lorsqu’elle met en avant le rôle du football dans le dialogue, la paix et la cohésion sociale. Haïti en a connu une illustration forte en 2004, lorsque le « Match pour la paix » entre les Grenadiers et le Brésil avait été organisé dans un pays alors profondément marqué par le conflit. Mais cette même force symbolique explique aussi pourquoi un match peut prendre une dimension différente lorsque les identités nationales, les mémoires et les rapports entre États sont déjà chargés.
Quand le football dépasse le simple cadre de la compétition
Cette séquence rappelle la double fonction du football dans les relations entre nations : il peut créer de la cohésion et servir de langage commun, mais aussi devenir une scène où s’expriment des tensions identitaires et symboliques déjà présentes. Entre le résultat sportif, les déclarations des joueurs et les réactions institutionnelles, le match Haïti-République dominicaine a ainsi dépassé le simple cadre de la compétition.
R. J. avec Diario Libre






