Le professeur Mathias Loréus
Port-au-Prince, le 30 septembre 2026.- Le professeur Mathias Loréus estime que l’absence de contre-pouvoirs et de mécanismes de contrainte expose la transition haïtienne à une dynamique dans laquelle les privilèges du pouvoir peuvent entrer en contradiction avec l’intérêt collectif. Selon lui, organiser les élections dans les conditions actuelles pourrait légitimer le rapport de forces en place, tandis qu’un nouveau report risquerait d’aggraver l’insécurité et l’expansion territoriale des groupes armés.
Dans son analyse de la conjoncture, Mathias Loréus place la question des institutions au centre de la crise. Selon lui, on ne peut pas s’attendre à ce qu’un dirigeant agisse de lui-même contre ses propres intérêts politiques. Il préconise plutôt des règles, des institutions et des mécanismes de contrôle capables d’imposer des limites à l’exercice du pouvoir et de rapprocher l’action des dirigeants de l’intérêt collectif.
Le professeur estime que cette absence de contre-pouvoirs s’est accentuée depuis la caducité du Parlement sous la présidence de Jovenel Moïse en 2020. Il considère que les différents accords politiques conclus depuis n’ont pas permis de rétablir durablement un équilibre institutionnel. Il analyse aussi le rôle des États-Unis, décrit actuellement comme davantage « transactionnel », notamment dans leurs relations avec les autorités haïtiennes autour du processus électoral.
Sur l’insécurité, Loréus distingue une dimension technique et une dimension motivationnelle. La première concerne les moyens nécessaires pour combattre les groupes armés. La seconde porte sur les intérêts des acteurs qui exercent le pouvoir. Selon lui, le véritable problème consiste à créer des conditions rendant la résolution de l’insécurité conforme aux intérêts des dirigeants. Il estime par ailleurs que les groupes armés jouent aujourd’hui un rôle dans l’équilibre politique et évoque une possible instrumentalisation réciproque entre certains acteurs du pouvoir et ces groupes.
Concernant les prochaines élections, le professeur redoute qu’un scrutin organisé dans les conditions actuelles ne débouche sur une nouvelle crise politique. Il établit un parallèle avec la période précédant les élections de mai 2000, lorsqu’une partie de l’opposition avait contesté le processus et que le pays avait ensuite connu une longue période de confrontation politique. Il évoque également, comme scénario possible, une concentration du pouvoir inspirée du modèle « Medvedev-Poutine », dans laquelle un changement de titulaire à la tête de l’État ne signifierait pas nécessairement une véritable alternance du pouvoir.
Pour Mathias Loréus, les deux scénarios comportent donc des risques. Des élections mal préparées pourraient, selon lui, renforcer les tensions et légitimer un rapport de forces contesté. Leur absence pourrait favoriser la progression des gangs, l’aggravation de la précarité et une fragmentation accrue du pays. Il estime que la question centrale reste celle du cadre institutionnel : quels mécanismes coercitifs et motivationnels peuvent contraindre les tenants du pouvoir à agir dans l’intérêt collectif ?
W. A.






