Port-au-Prince, le 21 octobre 2026. La publication d’un nouveau décret électoral, le 6 octobre, n’a toujours pas permis de fixer une date pour les prochaines élections en Haïti. Dix ans après le scrutin présidentiel de 2016, le pays reste confronté à une crise institutionnelle persistante, aggravée par l’insécurité et les incertitudes entourant le processus électoral. Entre les engagements politiques, les interrogations sur le cadre légal et les inquiétudes des citoyens, le retour à l’ordre démocratique demeure un défi majeur.
Le 23 février 2026, la publication du « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections » avait suscité des attentes. Présenté à la Villa d’Accueil après la signature de plusieurs partis et groupements politiques, ce document plaçait le rétablissement de la sécurité, l’organisation des élections et la relance de l’économie parmi les priorités nationales. Huit mois plus tard, l’absence d’un calendrier électoral précis soulève des interrogations sur la mise en œuvre de ces engagements.
Pour Jean-Robert Étienne, membre zélé du parti Fanmi Lavalas, le bilan reste insuffisant. « Il y a eu des rencontres, des déclarations, des promesses, mais la population attend des résultats concrets. La sécurité reste une préoccupation majeure et on n’a toujours pas de date précise pour les élections », estime-t-il dans un entretien accordé à notre rédaction.
Questionné sur la part de responsabilité du parti Fanmi Lavalas au sein du gouvernement actuel, M. Étienne a répondu froidement » Jusqu’à cette présente minute, Fanmi Lavalas joue pleinement son rôle avec responsabilité «
La publication du nouveau décret électoral constitue une étape dans la préparation du scrutin. Toutefois, elle ne règle pas à elle seule les difficultés politiques, administratives et sécuritaires auxquelles le pays est confronté. L’absence de calendrier entretient notamment l’incertitude chez les candidats, les partis politiques et les électeurs.
Le contenu du texte mérite également un examen approfondi. Les modifications apportées au décret du 2 juin 2026 doivent être évaluées à partir de leurs effets sur l’égalité entre les candidats, la transparence des opérations électorales et les mécanismes de contestation. Une comparaison juridique des deux versions est indispensable pour déterminer les avancées réelles et les éventuelles insuffisances du nouveau cadre.
Dans cette perspective, Marie Genevah Montoute, potentielle candidate à la députation pour la commune de Cavaillon, souligne les difficultés liées à cette incertitude. « On a besoin de savoir quand les élections vont se tenir pour organiser notre travail, mobiliser nos équipes et préparer les rencontres avec les électeurs. Sans calendrier électoral, nous restons dans l’incertitude », explique-t-elle.
Au-delà du calendrier, la crédibilité du processus dépendra aussi de la manière dont les institutions appliqueront les règles. Les candidats doivent pouvoir participer dans des conditions équitables, tandis que les contestations doivent être traitées selon des procédures claires. Le Conseil électoral provisoire (CEP) est ainsi attendu sur sa capacité à communiquer les prochaines étapes et à démontrer que les préparatifs avancent de manière transparente.
La société civile a également un rôle à jouer dans le suivi du processus. Pour Labossière Pamphile, membre actif de l’association » KORE PEYIZAN », la publication du décret ne suffit pas à garantir la confiance. « La confiance ne se décrète pas. Elle se construit à travers des actes. Les institutions doivent communiquer davantage et rendre compte de leurs décisions », affirme-t-il dans ce témoignage.
Cette exigence de transparence prend une importance particulière dans un contexte où la sécurité demeure l’un des principaux obstacles à l’organisation des élections. Dans plusieurs zones du pays, les violences des groupes armés, les déplacements de population et les difficultés de circulation compliquent l’accès aux services publics. Ces conditions risquent également d’affecter la participation des électeurs, la mobilité des candidats et le fonctionnement des centres d’inscription et de vote.
Le mandat de la Force de répression des gangs (FRG) a été prolongé jusqu’au 31 mars 2027 par le Conseil de sécurité des Nations unies, le 29 septembre dernier. Cette prolongation intervient alors que les autorités doivent encore démontrer leur capacité à améliorer durablement les conditions de sécurité. La présence d’une force internationale ne garantit pas, à elle seule, que les électeurs pourront se rendre aux urnes sans crainte.
Pour Peterson Charles, un jeune motocycliste de Delmas 31, la sécurité conditionne directement la participation électorale. « Si je dois traverser une zone dangereuse pour aller voter, je vais réfléchir avant de me déplacer. Le droit de vote est important, mais la vie passe avant tout », explique-t-il à notre micro. Son témoignage illustre une préoccupation que les autorités devront prendre en compte, notamment pour les personnes déplacées internes et les habitants des quartiers affectés par les violences.
Sur le plan institutionnel, le retard électoral soulève aussi des questions sur la représentation démocratique et la légitimité des pouvoirs publics. Marie-Elenz Dophca CENAT, étudiante en sciences politiques à l’Université d’État d’Haïti, estime que les reports prolongés peuvent affaiblir les liens entre les citoyens et les institutions. Il rappelle toutefois que l’analyse de la crise doit tenir compte des responsabilités respectives des autorités, du CEP et des acteurs politiques, ainsi que des contraintes concrètes liées à la sécurité et à la logistique.
La responsabilité de sortir de cette impasse ne repose donc pas sur une seule institution. Le gouvernement doit contribuer à créer les conditions de sécurité nécessaires, le CEP doit préciser les étapes de préparation du scrutin et les partis politiques doivent participer au processus dans le respect des règles communes. La société civile, de son côté, peut contribuer à l’éducation civique, à l’observation électorale et au suivi des engagements publics.
Dix ans après le scrutin présidentiel de 2016, Haïti reste ainsi confronté à une question centrale : comment organiser des élections crédibles alors que le cadre politique demeure incertain et que l’insécurité limite la participation d’une large partie de la population ? La publication d’un nouveau décret peut constituer une étape administrative, mais elle ne remplacera ni un calendrier électoral réaliste, ni des garanties de sécurité, ni la confiance des citoyens. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, le retour à un ordre démocratique stable restera une perspective incertaine.
W. A.






