Une vidéo d’une violence insoutenable circule depuis hier samedi 5 septembre 2026 sur Facebook, TikTok, WhatsApp et Telegram : une jeune femme, livrée à des hommes armés, est suppliciée à coups de machette pendant que la scène est filmée. Les autorités n’ont pas confirmé les circonstances exactes de ce crime, et une influenceuse connue sous le pseudonyme de Nice B est accusée d’avoir participé activement à ce crime. Ce nouveau déferlement d’horreur survient dans un pays qui fut pourtant, en 1948, l’un des artisans de la Déclaration universelle des droits de l’homme, par la voix de son sénateur Émile Saint-Lot, rapporteur de la 3e Commission de l’ONU. Entre cet héritage et le présent, le fossé est devenu un gouffre.
Un héritage payé au prix du sang
Ils se sont levés contre l’esclavage le plus brutal que l’histoire ait connu. Ils ont affronté les armées les plus puissantes de leur temps, pieds nus, pour arracher une terre et une dignité. Dessalines, Toussaint Louverture, Capois-la-Mort n’ont pas versé leur sang pour que leurs descendants s’entretuent à la machette sous l’œil d’une caméra. Ils n’ont pas fondé la première République noire libre pour qu’elle devienne, deux siècles plus tard, un théâtre où l’on filme la mort d’une jeune femme comme un spectacle à partager.
Cet héritage n’était pas qu’un territoire. C’était un pacte : préserver, envers et contre tout, ce que d’autres avaient payé de leur vie. Aujourd’hui, ce pacte est piétiné. Au lieu de faire front commun pour sauver ce qui reste, une partie du pays s’autodétruit, se déchire de l’intérieur, pendant qu’une autre regarde, filme, partage et parfois célèbre.
Le paradoxe d’une nation qui a inspiré le monde
Il faut le redire, sans détour : Haïti a été actrice, et non spectatrice, de la construction des droits humains modernes. En 1948, le sénateur Émile Saint-Lot a été rapporteur de la 3e Commission de l’Assemblée générale des Nations unies, chargée de rédiger la Déclaration universelle des droits de l’homme. C’est lui qui en a fait la lecture devant l’assemblée. C’est un Haïtien qui a porté, devant le monde entier, l’idée que chaque être humain a droit à la vie, à la sûreté, à la dignité.
Comment un pays qui a donné cela au monde en est-il arrivé à ce que ses propres enfants ne puissent plus, dans leur propre rue, dans leur propre quartier, exercer ce droit le plus élémentaire : vivre ?
Une communauté internationale complice par son silence et par ses armes
Ce naufrage ne se produit pas dans le vide. Des rapports d’experts de l’ONU documentent depuis des années le flux d’armes, souvent de fabrication et de provenance américaines, qui alimente les gangs haïtiens à travers des réseaux de trafic. Le monde qui a vu naître, à Paris, la promesse d’une humanité protégée par le droit, regarde aujourd’hui, silencieux ou impuissant, ce même droit bafoué à coups de machette, avec des armes qui, souvent, ne sont pas fabriquées en Haïti.
Et pendant ce temps, les autorités locales continuent d’assurer, devant les instances internationales, qu’elles gardent le contrôle. Mais quel contrôle un État peut-il revendiquer quand des vidéos de mise à mort circulent librement, quand des quartiers entiers échappent à toute autorité autre que celle des groupes armés, quand la population elle-même n’a plus confiance dans la capacité de l’État à la protéger ? Le décalage entre le discours officiel et la réalité vécue par le peuple n’est plus une nuance diplomatique : c’est un abandon.
Le vrai combat n’est pas celui des machettes
La vidéo du 5 septembre n’est pas un accident isolé. C’est un symptôme. Le symptôme d’une société où la vie humaine, en particulier celle des femmes, semble avoir perdu toute valeur aux yeux de certains, et où l’indignation collective, aussi réelle soit-elle, ne suffit plus à enrayer la mécanique de la violence.
Haïti n’a pas le luxe de se déchirer davantage. Le pays n’a pas le luxe de laisser une poignée d’hommes armés et ceux qui, par indifférence, par calcul ou par intérêt, les couvrent, les filment ou les célèbrent, décider de ce qu’il adviendra de l’héritage légué par 1804. Le vrai combat, celui qui devrait mobiliser chaque Haïtien, chaque institution, chaque partenaire international de bonne foi, n’est pas celui des machettes. C’est celui de la reconstruction d’un État qui protège, d’une société qui refuse l’horreur comme spectacle, et d’un peuple qui redevient digne de l’histoire qu’il a écrite.
W. A.






